Annecy
et les pays de Savoie ont décidé de brandir le flambeau olympique de 2014.
Mais les obstacles sont nombreux. Parmi eux : la candidature de Paris
aux JO de 2012 et la concurrence de Grenoble.
François
Carrel
Février
2014. Devant des dizaines de milliers de spectateurs et les caméras du
monde entier, les XXIIe Jeux olympiques d'hiver s'ouvrent à Annecy. Un
village olympique, un stade, des dizaines d'hôtels, un centre de presse,
un anneau de vitesse et un centre international de radio-télévision sont
sortis de terre. Des dizaines de sites sportifs ont été aménagés dans
le reste du département. Par les aéroports et gares ferroviaires flambant
neufs, par les nouvelles autoroutes et voies rapides, le monde entier
afflue au bord du lac et dans les stations...
Cette
vision, sans doute idyllique et pour le moment irréaliste, a poussé les
élus de Haute-Savoie à emboîter le pas, en mars 2002, à Philippe Lebeau.
Ce jeune chef d'une entreprise de communication ancilevienne défend depuis
1998 le rêve olympique, au sein de deux associations successives, la jeune
chambre économique, puis Olympliquons-nous ! Avec lui, de plus en plus
d'Anneciens ont commencé à rêver à la grande fête des sports d'hiver.
Pour
tout élu normalement constitué, il est difficile de résister à l'attrait
d'une candidature olympique, ou plutôt à ses effets induits pour l'économie
et l'aménagement du territoire. Bernard Bosson a craqué lorsqu'il a su
que Grenoble se lançait dans l'aventure, au début de 2002. « J'ai été
le dernier convaincu, je jouais le rôle de frein. On ne s'est pas engagé
à la légère, on y croit dur. Annecy n'a jamais échoué ! »
Le
député maire d'Annecy a engagé à toute allure la ville et l'agglomération,
avec le soutien du président du conseil général, Ernest Nycollin, dans
une démarche de longue haleine, avec la constitution dès décembre dernier
d'un comité de candidature et d'un comité de pilotage. Douze ans avant
les Jeux... « Chamonix en 1924, Grenoble en 1968, Albertville en 1992.
Pourquoi pas nous ? » : l'idée est simple, mais les obstacles paraissent
énormes.
L'épée
de Paris
Le
premier pourrait être Paris. La capitale voulait les Jeux d'été de 2008.
Elle a été recalée en juillet 2001 par le Comité olympique international
(CIO), qui lui a préféré Pékin à une écrasante majorité. Aujourd'hui,
le maire de Paris, Bertrand Delanoë, récemment encouragé par Jacques Rogge,
président du CIO, et Jacques Chirac, hésite à repartir à l'aventure pour
2012 : sa ville n'a pas vraiment besoin des Jeux... S'il se lance, d'ici
au mois de juillet de cette année, Paris devra faire face au moins à New
York, Madrid et Moscou, déjà déclarés.
Dans
ce cas de figure, il ne serait pas question pour les responsables olympiques
français de brouiller les cartes avec une candidature alpine aux Jeux
d'hiver, au moins jusqu'en mai ou juin 2005, date de l'élection par le
CIO de la ville organisatrice des Jeux de 2012. Si Paris gagne, l'histoire
s'arrêtera là pour Annecy. Les membres du CIO respectent une règle tacite
d'alternance entre les grandes puissances économiques mondiales dans l'attribution
des Jeux...
Mais
si Paris n'est pas élu, et a fortiori s'il n'est pas candidat, la démarche
plus que précoce d'Annecy n'aura peut-être pas été inutile. Même s'il
lui faut se confronter à Grenoble. Depuis l'annonce de son projet, en
février 2002, le député maire de la grande ville de l'Isère, Michel Destot,
se tait. Pas de comité de candidature, pas de vraie-fausse conférence
de presse avec Jean-Claude Killy. Grenoble, appuyée sur les stations de
l'Oisans et de Belledonne, forte de son expérience olympique et de son
dynamisme économique, attend son heure. Deux villes ont déjà organisé
à deux reprises les Jeux d'hiver : Lake Placid (Etats-Unis) en 1932 et
1980, et Innsbruck (Autriche) en 1964 et 1976. Le match Annecy-Grenoble,
s'il a lieu, se jouera au second semestre 2005, jusqu'à l'élection, par
les membres du Comité national olympique et sportif français (CNOSF),
de la candidate française pour le match international. Le CNOSF choisira
l'une ou l'autre des candidatures alpines... ou aucune, scénario envisageable.
La
course au gigantisme
Avec
un temps de retard sur les Jeux d'été, qui ont basculé dans la démesure
depuis Atlanta en 1996, les Jeux d'hiver ont suivi le même chemin depuis
Salt Lake City, l'an dernier. La cité mormone, ses 800 000 habitants et
sa riche Eglise ont offert les Jeux d'hiver les plus gigantesques de l'Histoire,
pour une facture totale de 2,3 milliards d'euros. Turin, qui organise
les Jeux d'hiver de 2006, accueillera 9 600 journalistes, 6 000 invités,
2 500 athlètes, 1 400 techniciens, 2 300 membres de fédérations et 650
juges. Pour les Jeux d'hiver de 2010, le CIO a demandé à Vancouver (1,4
million d'habitants, donnée gagnante), Salzbourg (140 000) et l'étonnante
Pyeongchang (50 000), les trois villes encore en lice, d'aligner une capacité
de 22 000 lits touristiques. Berne la Suissesse, malgré ses 140 000 habitants,
a jeté l'éponge.
Grenoble
et son agglomération de 400 000 personnes peuvent s'inquiéter, notamment
en raison d'un manque d'hôtels de luxe. Le pari d'Annecy n'est pas dans
la démesure. La ville compte 53 000 habitants, l'agglomération moins de
140 000. On est loin, très loin, de Salt Lake City, Turin ou Vancouver...
L'offre de lits touristiques est certes importante et de qualité, mais
elle culmine à 10 000 lits aujourd'hui pour l'agglomération !
Jean-Luc
Rigaut, premier adjoint d'Annecy, ancien champion du monde de canoë-kayak,
est le principal animateur de la candidature annecienne. Il repousse l'argument
: « On doit se donner les moyens d'accueillir les Jeux, montrer que
nous sommes les meilleurs. J'y crois vraiment. Et Albertville ? Et Lillehammer
? Ces petites villes ont organisé des Jeux superbes ! » Oui, mais
c'était avant Salt Lake City... Bernard Bosson aligne le même volontarisme
: « Si Paris n'est pas candidat, nos chances sont considérables. Devrions-nous
nous faire hara-kiri en nous disant : "Nous sommes trop petits ?" Annecy
seule ne pourra y arriver, mais avec tout le département, c'est possible.
» Comme cela avait d'ailleurs été le cas pour Albertville. Thierry
Billet, leader de l'opposition écologiste, a pris le parti d'en rire :
« C'est n'importe quoi ! Bosson, Nycollin et Accoyer n'y croient même
pas. C'est une posture, pour "faire moderne". La seule chose qui les motive,
c'est d'obtenir à travers ce projet l'autoroute Annecy-Genève, enlisée
plus que jamais... »
Derrière
la démarche des élus volontaires, on retrouve une volonté d'unir et dynamiser
la région. Le premier secrétaire du Parti socialiste de Haute-Savoie,
conseiller municipal d'opposition à Annecy, s'est engagé dans le comité
de candidature : « En Haute-Savoie, chacun vit sa vie. Cette candidature
nous permettrait enfin de fédérer les énergies. Un projet entre l'agglomération
et les stations de ski serait une première. » Jean-Luc Rigaut poursuit
: « Notre intérêt, c'est de mettre tout le monde en marche derrière
ce projet. Ce département est tiraillé entre de fortes tendances à l'autonomie
: Chablais, Faucigny, vallée de l'Arve, agglomération d'Annecy. Nous avons
compris que la guerre des clochers n'apporte rien de bon. » Déjà,
d'ailleurs, les soutiens affluent : Praz-sur-Arly, La Clusaz, Morzine,
Courchevel, Michel Charlet, le maire de Chamonix, ou Edgar Grospiron,
médaille d'or aux JO d'Albertville, se sont déclarés parties prenantes.
Il
faudra néanmoins énormément d'unité, d'énergie et d'argent, l'émergence
de leaders de la trempe du tandem Jean-Claude Killy-Michel Barnier et
surtout une évolution profonde de la tendance au gigantisme du CIO pour
qu'Annecy puisse commencer à espérer. En attendant, Philippe Lebeau et
les 700 sympathisants d'Olympliquons-nous ! vont continuer à alimenter
la flamme, envers et contre tout : « Nous sommes là pour gagner les
Jeux, tranche Philippe Lebeau. Notre candidature est profondément
populaire et les pays de Savoie sont le plus beau terrain de jeu du monde
! On nous disait : "Vous ne convaincrez jamais les élus ! Aujourd'hui,
ils portent la candidature. On nous dit : "Paris vous empêchera d'être
candidat." Rendez-vous dans deux ans. On s'offre une tranche de rêve et
c'est ça notre force... » Qui sait ? Les rêves, parfois, peuvent déplacer
les montagnes...
Les dates clés de la candidature
de 2014
9
avril 2002 : Annecy annonce au Comité olympique français
(CNOSF) sa volonté d'être candidat pour l'organisation des
Jeux olympiques d'hiver de 2014.
13
décembre 2002 : 1re réunion du comité de candidature Annecy
JO 2014.
15
juillet 2003 : date limite pour le dépôt d'une candidature
de Paris aux Jeux d'été de 2012.
Mai-juin
2005 : élection par le Comité olympique international
(CIO) de la ville organisatrice des Jeux de 2012. Si Paris
gagne, Annecy devra renoncer à 2014.
Fin
2005-début 2006 : le CNOSF élit la ville candidate pour
la France aux Jeux de 2014. Annecy et Grenoble sont départagés,
ou recalés tous deux.
Printemps
2006 : 1er dossier de candidature auprès du CIO et versement
de 500 000 dollars de droits non récupérables.
Eté
2006 : le CIO présélectionne trois ou quatre villes candidates
pour 2014.
Eté
2007 : le CIO élit la ville organisatrice des Jeux de
2014